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Philippe Neeser (LGB 1967) au Japon

jeudi, 2 mars 2006  
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Journal Le Temps, Genève – 25 février 2006
Reportage et Photos, Richard Werly, Kyoto

A Kyoto, le Japon en partage d'un maître suisse du thé
 
Immergé dans le Japon des affaires, Philippe Neeser a aussi épousé les traditions nippones. Il excelle dans l'art consommé de la cérémonie du thé, un rituel à la croisée de la tradition d'accueil, de l'esprit du Bouddhisme zen et du code d'honneur des Samouraï.

C'est une belle histoire de tradition, de courtoisie et de méditation. Demandez à Philippe Neeser de vous raconter par le menu l'art très japonais de la rituelle cérémonie du thé et les premiers mots qui jaillissent sont « respect », « accueil », « culture ». Nous sommes à Kyoto, l'ex-capitale impériale de l'archipel du Soleil-Levant. Une simple porte coulissante de bois brun, ouvre sur l'intérieur dépouillé d'une « machiya », une maison traditionnelle à un étage au sol recouvert de tatamis de paille blonde et aux pièces séparées par des « shoji », ces fins écrans de papier. Côté pile, l'homme qui nous reçoit en s'inclinant à la manière nipponne est devenu, après plus de trente ans passés au pays de Toyota et de Sony, l'un des meilleurs ambassadeurs de l'économie suisse. Côté face, changement de décor et presque d'identité: Neeser-san (Monsieur Neeser en japonais) n'est pas, pour son large cercle d'amis nippons, l'auditeur de Ciba Spécialités Chimiques comme l'indique sa carte de visite. L'intéressé est d'abord un maître de thé, digne successeur des grands noms japonais de cet art consommé de la réception des hôtes de marque autour d'un bol de thé vert mousseux servi au cours d'une méticuleuse cérémonie surchargée de symboles. Un maître qui, au fil des ans, s'est laissé happé par cette « douce folie ».

Le thé vert, ou le Japon résumé dans une fine et précieuse poudre dont les prix égalent dans l'archipel ceux des mets les plus délicats. Pour Philippe Neeser, arrivé à Osaka comme étudiant au début des années 70, les deux ne font résolument qu'un. Il s'explique, affairé à sélectionner les objets d'art pour la cérémonie qu'il s'apprête à célébrer en l'honneur de quelques amis helvètes: « On retrouve dans l'art du thé l'essence de l'âme japonaise: la tradition de l'accueil, l'esprit du Bouddhisme zen, le code d'honneur des Samouraï. Le thé est au croisement de tout cela ».

Petite pause pour mieux comprendre. Dans la chambre de thé qui nous recevra bientôt, notre hôte a disposé une calligraphie du grand calligraphe Hon'ami Koetsu. Posée sur des charbons de bois à l'intérieur d'un âtre nettoyé à l'aide d'une large plume de grue, l'eau chauffe dans une bouilloire vieille de plusieurs centaines d'années. Philippe Neeser fait partie au Japon de ces rares maîtres qui savent arrêter la course folle du temps. « Il y a dans le thé un idéal d'amitié, de spiritualité et de pureté. C'est un monde en soi. »

Les rayons du soleil ricochent sur les collines enneigées qui bordent Kyoto et ses temples. Comprendre le rituel du thé et sa signification profonde au fil de l'histoire japonaise n'est pas possible sans initiation. Car le thé vert, servi épais ou mince, avec cette mousse douce-amère qui s'accroche à vos lèvres, n'est qu'un élément de ce rituel dédié, soit aux amis chers, soit au Bouddha, soit aux disparus qu'il convient d'honorer. Pour devenir un maître du thé accompli, Philippe Neeser, éduqué dans une famille calviniste genevoise, a plongé dans cette autre dimension qu'est le Bouddhisme Zen, ses silences, ses mystères et son splendide dépouillement. Suivons-le dans ce magnifique complexe de temples qu'est le Daitoku-Ji de Kyoto. Il va y rencontrer l'abbé Yamada Sosho, dans l'espoir de traduire ensemble une calligraphie attribuée au grand maître du Zen, Ikkyu Sojun. Ou il visite la tombe du « père » de la cérémonie du thé, Sen no Rikyu. Les affaires de Ciba et les contrats qu'il faut défendre au quotidien face aux concurrents nippons paraissent alors presque incongrus dans ce décor de jardins secs de sable blanc et de rochers choisis chacun pour leurs formes et leurs couleurs ombrées. Philippe Neeser apprécie: « Les Japonais sont souvent dans leur for intérieur à la lisière de ces deux mondes, partagés entre le plein du stress professionnel et le goût du vide qui permet de se retrouver seul face à soi-même. »

Ecouter aussi. Se laisser porter par son goût de la conversation-fleuve ponctuée des noms des Shoguns, les seigneurs de la guerre qui régnèrent sur le Japon au nom des Empereurs jusqu'à la restauration Meiji de la fin du 19ème siècle. Le lettré genevois, amateur de culture et d'histoire, a siennes ces sagas chevaleresques de samouraïs et de moines, de concubines et de calligraphes. Evoquez l'époque Meiji, qui ouvrit aux forceps le Japon médiéval sur le monde moderne et industriel, et Philippe Neeser prend soin de vous inventorier le menu détail des mesures anti-bouddhistes prises alors par le nouveau régime impérial, soucieux d'imposer le Shinto comme religion d'Etat: « Beaucoup de calligraphies disparurent des temples, quantités de bouddhas trouvèrent refuge dans des sanctuaires moins exposés. Beaucoup de moines durent aussi vendre leurs oeuvres d'art pour survivre, telles les peintures murales qui décorent d'ordinaire les cloisons coulissantes des édifices religieux ».

Pas question toutefois de laisser cette nostalgie accoucher de violentes tirades sur le cloaque du monde moderne, aux rudes pratiques si éloignées de l'esthétique du thé. En Helvète prudent, Philippe Neeser se voit plus comme un pont que comme un procureur. Son don de médiateur lui a notamment valu, l'an dernier, de diriger le pavillon suisse lors de l'exposition universelle d'Aichi. Et de guider, en japonais, l'Empereur Akihito et son épouse dans ce décor alpin truffé de gadgets high-tech.

A quoi bon, d'ailleurs, chercher à dissocier les traditions millénaires de l'exubérance du Japon moderne ? « Je suis épris des deux. Je trouve vain de tracer des frontières», confesse Philippe Neeser en troquant le kimono brun qu'il revêt lors des cérémonies de thé pour le classique costume cravate de l'homme d'affaires, pilier du bureau de Ciba à Tokyo, dans le quartier de Shinagawa. L'art du thé, ou le souci permanent de l'accueil, de l'extrême politesse, y compris lorsque les bols en céramique âgés de plusieurs siècles retournent dans leurs boîtes marquées chacune d'annotations et de certificats leur conférant une valeur quasiment inestimable. Lorsque le Japon était au zénith de sa puissance économique, bulle spéculative aidant, les géants de l'industrie et des banques de Tokyo et Osaka délaissaient parfois leurs terrains de golf favoris pour se retrouver ainsi, dans la froideur hivernale de temples dépouillés ou de maisons d'hôtes spartiates, à se servir l'un l'autre le thé brûlant après avoir attendu dehors, sur un banc de bois, que le maître de cérémonie leur donne le signal des ablutions à la « pierre d'eau », ce petit réservoir d'où l'eau est puisée au bout d'une délicate louche de bambou. Le thé fut aussi pour certains le moyen d'oublier les blessures du tremblement de terre de 1995 à Kobe, auquel Philippe Neeser échappa par miracle. Ambiguïté ou double personnalité d'un archipel animé d'une identique passion de la modernité et de ses racines ? « J'y vois plutôt le signe d'une âme forte qui allie les contraires pour mieux demeurer », sourit le maître de cérémonie, les genoux douloureux après des heures de position assise pour servir ses hôtes en mets délicats préparés par son fidèle assistant, Sasaki-san.

Notre hôte est pourtant lucide. Neeser-san, ce « gaijin » convié il y a quelques années à servir le thé au grand Bouddha de Nara, est aussi un observateur avisé des changements survenus en Asie et de cette désaffection occidentale pour le Japon, délaissé pour la Chine et son immense marché. Rude cas de conscience pour l'homme féru de traditions nipponnes, toutes inspirées de l'Empire du milieu, et aujourd'hui inquiet de voir Pékin voler la vedette à Tokyo. « J'ai peur que la Chine, qui a vécu de profondes et brutales ruptures historiques, n'offre pas cette stabilité qu'à le Japon. Je le dis à la communauté d'affaires, mais les traditions et l'Histoire pèsent peu face aux miroirs des profits à court terme.» Le train rapide nippon, le Shinkansen, s'apprête à entrer dans Tokyo où nous quittons Philippe Neeser après trois jours à découvrir ce monde du thé. Que le week-end arrive, et notre Suisse retournera dans ce Japon intime qui l'habite autant que sa mère patrie.

Au Japon, la Suisse pour compagne
 
De Genève, Philippe Neeser parle comme s'il y vivait encore. Pas une once d'éloignement ou de divorce avec la Suisse et ce canton qui l'a vu grandir, malgré trente ans d'expatriation au Japon. « Je suis toujours ravi lorsque je guide, à travers nos montagnes, des amis japonais de passage », confirme-t-il. J'étais aussi très heureux, à travers le pavillon de la Suisse à l'exposition universelle d'Aichi, de faire mieux connaître la Confédération dans l'archipel. Vous savez, nous avons finalement beaucoup de choses en commun avec les Japonais. Le goût de la précision par exemple, une certaine insularité aussi... »

La conversation aborde le fossé religieux. De Calvin au Bouddhisme Zen, quel lien ? « Je ne cherche pas à opposer l'un à l'autre. Je me sens profondément bouddhiste au Japon. Mais mon éducation protestante constitue mes racines. » Tout comme les souvenirs. Chez ce célibataire féru d'histoire et de traditions, la mémoire des années helvétiques est une compagne chérie. Dans sa demeure traditionnelle de Kyoto, un buste en bronze de son grand père, autrefois directeur des Ateliers des Charmilles, trône dans le salon devant une calligraphie et quelques bâtonnets d'encens: « Je suis issu d'une famille soucieuse du patrimoine culturel helvétique. J'ai grandi comme cela, peut-être vieux avant l'âge diront certains. Mon univers, très tôt, a été celui des antiquaires, des galeries et des bouquinistes.

Pas question donc, pour notre maître du thé, de rater lorsqu'il est sur les bords du lac le marché aux puces de Plainpalais. Il compte y retourner encore plus souvent lorsque sa retraite, en 2007, le conduira à fréquenter davantage, plusieurs mois par an, son pied-à-terre genevois: «J'ai même trouvé à Plainpalais de belles pièces d'art japonais. Et je compte bien, à l’avenir, en dénicher d'autres.»

Bio express – Philippe Neeser  
1947: Naissance à Genève
Années soixante: scolarité à l'Ecole internationale de Genève. (LGB 1967)
1972 : Licence en Droit à l'Université de Genève.
1973: arrivée au Japon.
1976: découvre la cérémonie du thé et commence à la pratiquer dans la tradition Urasenke.
1980: nommé trésorier de l'association pour l'étude des jardins japonais – Kyoto Rinsen Kyokai. Achat d'un terrain et d'une maison de campagne dans les montagnes de Kyoto.
1994: intègre le comité directeur de Ciba dans l'archipel.
1998: Offre le thé au Daigo-ji pour le 400e anniversaire de la mort du Regent Toyotomi Hideyoshi.
2002: reçoit le nom « Sosui » de la part du grand maître Sen Soshitsu de la tradition Urasenke et sert le thé au Grand Bouddha de Nara pour son 1250e anniversaire.

You can contact Philippe Neeser by mail to: Sekkaku-an@kvd.biglobe.ne.jp 


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